Le fait que l’union monétaire européenne serait testée était inévitable et pas nécessairement négatif. En effet, il s’agit d’une zone monétaire réunissant un groupe de pays qui présentent une grande interactivité ou des échanges intracommunautaires importants et de grandes ressemblances du point de vue de leurs objectifs économiques et tentent de les réaliser au moyen d’une politique économique commune. On suppose ici de manière sous-jacente que les pays participants réagiront de manière quelque peu symétrique face aux chocs externes et pourront exploiter ainsi le principe « l’union fait la force » pour pouvoir mieux se défendre dans un environnement économique négatif. Ces pays sont admis au sein d’une telle union où l’on s’attend effectivement, sur la base de critères objectifs, à ce qu’ils réagissent aux chocs externes avec la même discipline et sur la base d’une structure similaire.
Ces conditions constituaient les « critères de Maastricht », historiquement sévères. À ces conditions d’adhésion venait s’ajouter un pacte de stabilité qui devait veiller au respect, dans le futur, de la discipline budgétaire initiale par les pays participants individuels.
En l’occurrence, le plus discipliné de tous les participants (l’Allemagne) était le premier à s’écarter, pour des raisons temporaires, conjoncturelles, des limites budgétaires imposées, et ce à la suite de la crise financière qui avait causé un tsunami d’une ampleur inconnue, qui pouvait être intercepté le plus efficacement en absorbant les pertes bancaires par un déficit public croissant : sans doute la seule alternative à ce moment-là, mais moins appropriée aux pays qui avaient déjà connu un examen d’entrée difficile à Maastricht en raison de leurs problèmes structurels internes et de leurs problèmes budgétaires permanents.
On peut en effet soulever le fait que ces pays avaient passé leurs examens d’entrée avec très peu de brio (et avaient appliqué déjà des opérations comptables contestables sous l’œil du surveillant européen).
Le raisonnement était cependant qu’au bout d’un certain temps, les avantages de la monnaie unifiée supprimeraient ce handicap – ce qui s’est passé effectivement au cours de la décennie écoulée pour la Grèce, le Portugal etc... avec une impulsion de croissance européenne importante, des taux d’intérêt et une inflation faibles et des améliorations de la production sensées contribuer à l’amélioration de la structure économique. Quoi qu’il en soit, ces avantages l’emportent sur les inconvénients, y compris l’actuel test décisif du système dans sa totalité.
Cependant, l’onde de choc financière était telle que les maillons les plus faibles du système se sont trouvés confrontés à une forte pression.
Mais soyons clairs : sans l’euro, des pays tels que la Grèce, le Portugal et sans doute aussi l’Irlande se seraient non seulement trouvés au bord du précipice mais auraient déjà chuté dans les profondeurs.
Cependant, ce dernier scénario n’est pas obligé de se produire. En dépit de la situation extrêmement inquiétante du budget grec, une solution économique et financière peut être élaborée assez rapidement, à condition qu’on le veuille réellement au niveau européen : un prêt jumbo de la BEI, un paquet de mesures strictes permettant d’éviter les déraillements futurs, un mini Plan Marshall pour compenser les effets secondaires les plus graves et quelques mesures énergiques pour acheter massivement les obligations d’État grecques et créer ainsi un fond pour la chute du cours.
D’un point de vue politique, les choses sont cependant nettement moins évidentes. La BCE pourrait en effet créer un précédent de sorte que les pays qui rencontrent des problèmes refusent de prendre des mesures structurelles (fassent des économies importantes) parce qu’ils ont la certitude que l’union monétaire européenne se chargera du problème. Toute l’union monétaire risque cependant d’être menacée à terme.
Ceci explique bien entendu le comportement à première vue obstiné de la BCE et les propos presque arrogants de son président, qui semble ignorer le problème.
Semble ...
La BCE (hypothèse bien réfléchie) utilise la force de l’adversaire à son avantage, le message implicite étant « Spéculateurs et alarmistes, réunissez-vous contre la Grèce », de sorte que la BCE puisse obliger l’État grec à prendre des mesures poussées pour dégraisser son appareil d’État inefficace, remettre le budget sur la bonne piste et rendre l’économie grecque plus efficiente. La situation est telle que même les syndicats doivent se réaliser que les grèves et protestations sont vaines.
Il s’agit bien sûr d’un jeu de poker et bluff que seuls les marchés financiers peuvent jouer avec conviction sans sourciller, sachant que quelques achats bien ciblés d’obligations d’État peuvent causer de lourdes pertes aux spéculateurs.
D’où l’attitude ce Trichet : une faillite de la Grèce ne constitue pas une option et pour le reste aucun commentaire. La monnaie européenne sera sauvée mais nous n’allons pas à la chasse avec la fanfare en tête et nous souhaitons profiter de la situation pour indiquer que nous souhaitons un retour aux fondements sains de l’euro : la discipline budgétaire et l’efficience dans l’appareil de production.
Il est clair entre-temps que la BCE veut jouer le jeu jusqu’à l’extrême, mais des mesures irréalistes telles que celles qui ont été décrétées la semaine dernière, ne sont pas non plus utiles aux marchés financiers.
La crainte d’une extension d’une telle crise n’est jamais très loin. Remarquons toutefois que lors des crises monétaires antérieures telles qu’en Asie, on attirait l’attention sur le risque de contamination, mais ceci ne s’avérait pas être le cas en réalité : uniquement si les pays concernés avaient les mêmes problèmes systématiques et structurels, la crise monétaire frappait dans toute son ampleur. Si tel n’était pas le cas, les spéculateurs se sont vite concentrés sur une autre cible au bout d’une période d’essai.
Il existe cependant des pays qui ont des problèmes semblables à ceux de la Grèce, tels que le Portugal, mais dans un ordre de grandeur moins important.
La problématique en Espagne et en Irlande est moins comparable. Les deux pays sont surtout touchés par la crise immobilière. L’Espagne tant sur le plan de l’emploi que sur le plan des pertes financières, l’Irlande surtout en raison du recul des prix, qui se ressent par un effet de levier dans toute l’économie. Cependant, tant l’ordre de grandeur du déficit budgétaire que les dettes publiques peuvent être qualifiés de problème grave mais résoluble qui laisse les différences de taux avec l’Allemagne augmenter sans prendre une proportion dramatique.
Une spéculation éventuelle contre la dette publique belge semble peu réfléchie. En effet, cette dette est dans une large mesure interne, tandis que le budget belge pourrait même présenter un excédent primaire.
Le fait que l’économie belge soit confronté de manière disproportionnelle au risque bancaire entraîne le taux sur la dette publique belge vers un niveau plus élevé par rapport au taux allemand – comme ce fut d’ailleurs le cas pendant une période relativement courte en 2009.
Indéniablement, la BCE fera tout pour que l’union monétaire reste intacte et elle dispose pour cela d’un arsenal considérable. Le moment où cet arsenal doit être utilisé est essentiellement une considération politique, qui dépend du degré d’acceptation des mesures budgétaires draconiennes en Grèce et du degré d’acceptation de l’électorat allemand.
Les marchés financiers détestent ce genre de considérations politiques et présentent dès lors une grande nervosité, si bien que l’acceptation politique des mesures imposées n’en devient que plus acceptable.
C’est exactement ce que la BCE désire ...
Entre-temps, nous nous trouvons à la veille d’un week-end avec des élections importantes, une réunion du G-7, de nombreuses concertations politiques internes et des marchés financiers fermés de manière à pouvoir examiner des mesures sans conséquences financières immédiates.
Conclusion : le problème grec peut – moyennant les efforts requis – être résolu, mais il faut veiller à ne pas porter atteinte aux fondements d’un euro sain. Une réaction anticipée pourrait être aussi néfaste qu’une réaction tardive.
La volatilité actuelle sur les marchés reflète ce jeu exaspérant entre la BCE, les diverses autorités et les marchés financiers.
Il serait irréfléchi de parler déjà d’une période d’achat favorable, mais il est tout aussi inutile de conclure à une réaction de panique. Pour ce qui est des émissions en cours pour les obligations structurées, ceci constitue même un avantage puisque les cours sont maintenant fixés à un niveau inférieur, ce qui engendre donc un potentiel de hausse plus important.
Attendons de voir ce que le week-end nous réserve. En effet, trop d’options peuvent s’appliquer pour ne pas pouvoir conclure à un problème résoluble.
L’affaire se corse en tout cas.