L’année du Rat

24 janvier 2020

Le genre humain trône au sommet de la pyramide biologique. Plutôt que d’éclater de rire en entendant cette « vérité », les autres espèces animales préfèrent se taire, de crainte d’exciter davantage la cruauté et l’imprévoyance de cet improbable primate qui détruit son habitat en un temps record.

Cette fatuité est également trompeuse. De nombreuses autres espèces se révèlent beaucoup plus performantes, mais préfèrent (provisoirement) adopter un profil bas. Ainsi, la fourmi continue sans relâche à étendre son empire souterrain sous des formes de plus en plus sophistiquées et les bactéries n’ont jamais autant prospéré en résistant toujours mieux aux antibiotiques.

Mais inutile de raconter des histoires à nos lecteurs. Ils connaissent la suite.

Un type d’organisme est bien décidé à montrer à la face du monde la puissance qu’il a réussi à développer dans l’ombre. Et cet être redoutable se fiche comme de sa première victime que certains biologistes prétendent qu’il ne s’agit pas d’une authentique forme de vie. Cela ne le rend d’ailleurs que plus difficile à combattre. Le plan stratégique qu’il a élaboré tient du génie machiavélique : ne rien faire soi-même, simplement s’accrocher à une cellule hôte, la phagocyter pour transmettre ensuite une masse de ses rejetons vers une nouvelle proie.

Et pour ne rien arranger pour nous, la nouvelle version du coronavirus a particulièrement bien choisi le timing de son entrée en scène. Précisément au moment où, en Chine, des centaines de millions de personnes se déplacent pour le Nouvel An chinois, ce qui va maximiser la prolifération. La nouvelle année du rat ne débute donc pas sous les meilleurs auspices.

Outre ses victimes directes, le virus a déjà provoqué quelques dommages boursiers. Dans un premier temps, la contamination est restée limitée à la bourse de Hong Kong et aux actions du secteur du luxe. Logique : moins de visites familiales en Chine, qui est le principal marché de croissance pour les articles de luxe, c’est aussi moins de cadeaux à offrir (et à acheter).

Dès lors, on peut espérer que les mesures de quarantaine ne visent pas bientôt d’autres grandes agglomérations chinoises et la surpeuplée Hong Kong. Il n’en reste pas moins que les Chinois devront adapter leur mode de vie actuel pour éviter qu’un jour, il ne soit plus possible d’arrêter la dissémination d’un virus.

Pour l’heure, il est difficile de comparer, d’un point de vue financier, l’épidémie actuelle et la crise du SRAS pendant la période 2002-2003. Les premières années du millénaire boursier avaient été marquées en effet aussi par la chute des actions du NASDAQ, qui n’avait aucun lien bien entendu avec la crainte d’une diffusion pandémique de ce virus mortel.

Graphique 1 : Évolution de l’indice mondial, de la bourse d’actions à Hong Kong et de quelques actions du secteur du luxe.

Graphique 1 : Évolution de l’indice mondial, de la bourse d’actions à Hong Kong et de quelques actions du secteur du luxe.

Après avoir fléchi, les bourses en Europe et surtout aux États-Unis se sont redressées rapidement. Les actions sur le continent européen tablent surtout sur une relance économique mondiale qui devrait résulter de la paix commerciale (provisoire) conclue entre la Chine et les États-Unis.

Si l’impact du contenu de l’accord sur la croissance mondiale est difficile à évaluer, les marchés financiers se réjouissent en tout cas que Pékin et Washington aient préféré éviter une guerre de tranchées interminable(1).

Aux États-Unis, les investisseurs s’intéressent surtout actuellement à la publication des résultats des entreprises. Ces annonces nous réservent, à chaque trimestre, des orientations inattendues, de profondes déceptions comme d’heureuses surprises, qui provoquent des réactions boursières souvent extrêmes pour les entreprises concernées.

Mais, cette fois, c’est moins la grande dispersion des returns des actions qui focalise notre attention que le taux de croissance moyen. Les attentes relatives aux résultats réalisés pour le trimestre écoulé ne sont en effet pas très élevées. Les analystes estiment que les entreprises n’ont sans doute pas réussi à égaler les niveaux records réalisés lors de la période correspondante de l’exercice précédent, et encore moins à accélérer encore le taux de croissance de leurs bénéfices.

Nous nous permettons cependant d’avoir un autre avis sur la question. Et les résultats annoncés jusqu’à présent nous donnent largement raison. Ces bénéfices sont en effet supérieurs de 5 % aux prévisions même si, il est vrai, cela ne concerne encore que 16 % de l’ensemble des entreprises. Ils nous autorisent en tout cas à conserver notre optimisme et à maintenir ainsi une surpondération des actions dans nos fonds essentiels. Ne fut-ce que parce que la volatilité sur les marchés des actions reste relativement faible et que les taux d’intérêt sont particulièrement calmes. Nous continuons cependant à prévoir une légère hausse des taux d’intérêt à long terme si l’économie mondiale passe vraiment à la vitesse supérieure.

La combinaison de taux d’intérêt faibles, d’une volatilité boursière limitée et de résultats d’entreprises meilleurs que prévu a toujours constitué la recette idéale pour des placements en actions judicieusement diversifiés. S’agissant des États-Unis, il nous faut ajouter cependant que la prime de risque(2) est retombée entre-temps à un niveau moyen. Le légendaire fruit facile à saisir a disparu. Mais, heureusement, nous l’avions déjà cueilli pour vous l’an dernier.

Graphique 2 : Prime de risque attendue sur la bourse d’actions américaine

Graphique 2 : Prime de risque attendue sur la bourse d’actions américaine

En Europe aussi, les primes de risque ont baissé, mais en se situant encore largement au-dessus de leurs niveaux historiques. Les investisseurs boursiers restent en effet très dubitatifs quant aux perspectives de croissance de l’économie européenne. Cette méfiance est parfaitement justifiée après une série d’années décevantes au cours desquelles l’Europe n’a jamais réussi à booster son activité économique, malgré le soutien considérable apporté par la BCE qui en est même venue à imposer des taux d’intérêt négatifs.

Entre-temps, le taux de change du dollar en euro s’est stabilisé à un niveau très proche de la valeur déterminée par notre modèle.

Graphique 3 : Taux de change du dollar américain en euro, par rapport à la valeur indiquée par notre modèle.

Graphique 3 : Taux de change du dollar américain en euro, par rapport à la valeur indiquée par notre modèle.

La dépréciation du dollar par rapport à l’euro, qui avait été observée à la fin de l’année écoulée, était en réalité de nature temporaire puisqu’elle s’expliquait surtout par la vente massive de billets verts sur le marché par la banque centrale chinoise qui voulait ainsi renforcer la valeur du yuan par rapport à la devise américaine. Une fois cet objectif atteint, ce problème a donc été résolu lui aussi rapidement.

(1) Si les belligérants avaient fait preuve de la même sagesse en 1915, l’humanité se serait épargné d’innombrables et innommables souffrances. Et le virus de la grippe espagnole n’aurait pas eu la possibilité de faire autant de victimes, encore plus nombreuses que celles de la guerre. Cette pandémie ne s’est d’ailleurs pas développée en Espagne, mais dans une caserne de l’armée américaine au Kansas avant d’arriver en Europe lors des mouvements de troupes des États-Unis vers l’Europe en 1917 et 1918. Le scénario était identique : concentration de volailles, de porcs et d’êtres humains, entassés dans une caserne à l’hygiène douteuse.

(2) La prime de risque constitue la rémunération qu’on exige des placements en actions pour compenser le risque plus élevé et les fluctuations des cours

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