À propos d’Anthropic et d’Anthropoid

5 mars 2026

DLe mois écoulé ne s’oubliera pas de sitôt : après un début faussement calme, les marchés ont été pris à contre-pied par une rotation sectorielle d’une rare violence. Puis est survenu le déclenchement d’un dangereux conflit militaire, les États-Unis ayant mis la tête dans un véritable nid de guêpes.

Sur les marchés technologiques, l’enthousiasme entourant la révolution de l’IA trace désormais deux trajectoires bien distinctes. Les facilitateurs de la révolution de l’IA - les concepteurs et les fabricants de puces mémoire et leurs constructeurs de machines - ont pris leur envol. En revanche, les utilisateurs tels que les éditeurs de logiciels et les fournisseurs d’applications, ont reçu un coup de massue.

Au cœur de cette rotation d’une ampleur inédite, une crainte domine : l’arrivée de solutions d’IA à la fois bon marché et efficaces pourrait remplacer, dans un avenir proche, une part substantielle de l’offre logicielle actuelle. Cela risque de tarir les sources de revenus des fournisseurs établis. Et cette bascule s’opère sur fond d’une pénurie aiguë de puces mémoire, qui fait grimper de manière exponentielle le coût des investissements en IA.

Pour les géants hybrides dont l’offre combine infrastructure et applications logicielles - comme Apple, Microsoft, Alphabet ou Meta – le verdict, lui, se fait encore attendre.

Même le pivot absolu de la révolution en cours n’a pas été épargné : Nvidia. Malgré la publication de résultats d’exploitation incroyablement solides, le marché boursier a d’abord marqué sa déception. Il ne faut pourtant pas y voir une remise en question fondamentale : la pression sur le cours a surtout des ressorts techniques.

Graphique 1 : Évolution du cours de l’action Nvidia par rapport aux bénéfices publiés et aux bénéfices attendus au cours des 12 prochains mois.

Graphique 1 : Évolution du cours de l’action Nvidia par rapport aux bénéfices publiés et aux bénéfices attendus au cours des 12 prochains mois.

Le repli s’explique d’abord par le black-out traditionnel qui s’enclenche juste après la publication des chiffres. Il provoque un trou d’air temporaire en liquidité, tout simplement parce que les vastes programmes de rachat d’actions propres doivent alors se mettre à l’arrêt. On se rappellera qu’au lendemain de la publication des résultats étincelants en février 2025, le cours a chuté de 5,55 %. Après la publication de février, l’action a reculé de 5,46 %. Déjà vu. 

À propos d’Anthropic...

Le déclencheur de cette rotation sectorielle a été le lancement de la dernière version de Claude, le modèle d’IA d’Anthropic. Le système marie une autonomie poussée à une précision sans précédent. Plus vite qu’on ne l’anticipait, cela signe un tournant décisif : on passe de l’IA générique à l’IA adaptative[1].

Cette transition est cruciale, parce qu’elle conditionne le déploiement de l’IA dans des environnements opérationnels, avec un impact direct sur le terrain.

L’IA n’est plus votre assistante : elle devient votre remplaçante.

Dans les services, les effectifs pourraient, à relativement brève échéance, se contracter de façon spectaculaire (certaines estimations allant jusqu’à -40 %). Parallèlement, une part importante des logiciels actuels – coûteux – peut être supplantée par des applications d’IA plus efficaces. Gare, cependant, aux interprétations trop immédiates : si certaines entreprises perçoivent une menace existentielle, d’autres pourraient, dans une phase ultérieure, tirer profit de la nouvelle donne. Quand l’IA rendra certaines fonctions quasi gratuites, la demande pour des logiciels complémentaires, non reproductibles, et pour des données spécifiques, explosera - exactement comme le prévoit le paradoxe de Jevons[2] : un gain d’efficacité conduit souvent à une augmentation massive de la consommation totale.

Focalisés sur ces glissements spectaculaires au sein de la tech, les marchés ont insuffisamment intégré, dans leurs scénarios, les signaux d’une escalade au Moyen-Orient. Le choix du moment pour l’attaque militaire contre l’Iran semble avoir été dicté par une opportunité - son guide suprême se serait, par hasard, retrouvé en position de vulnérabilité - davantage que par l’imminence d’une menace réelle. De quoi rendre ce type de développement imprévisible.

L’absence d’un plan tactique clair, sans parler d’un objectif stratégique, fait de l’effort militaire américain un projectile non guidé aux conséquences économiques impossibles à anticiper.

En se jetant tête baissée dans une confrontation armée, les États-Unis réduisent leurs chances d’une victoire décisive. Ils se laissent happer par un marécage de conflits séculaires. Cela accroît la probabilité d’un conflit prolongé, entraînant de graves perturbations sur les marchés de l’énergie et d’importantes fluctuations de prix.

Graphique 2 : Prix de l’énergie (pétrole et gaz)

Graphique 2 : Prix de l’énergie (pétrole et gaz)

Face à l’écrasante supériorité militaire à laquelle l’Iran est confronté aujourd’hui, le régime sera contraint de lâcher du lest. Malgré sa rhétorique jusqu’au-boutiste, il sait qu’une guerre totale est perdue d’avance. Sa priorité devient donc sa propre survie.

À cet égard, un indice ne trompe pas : les forces iraniennes multiplient des contre-attaques – certaines avec un certain succès – tout en laissant de côté leur arsenal le plus avancé. Elles gardent leurs meilleures cartes pour la défense ultime de leur bastion. Lefait de viser délibérément des pétroliers dans le détroit d’Ormuz – malgré les engagements antérieurs pris par le régime à Téhéran – trahit une forme de désespoir. En rompant cette promesse diplomatique, le régime iranien bloque aussi ses propres exportations de pétrole et se pénalise lui-même, au point de ne pas pouvoir tenir un blocus très longtemps.

Dans ce contexte, les marchés d’actions deviennent à vif, d’autant que le président américain Trump balaie régulièrement, d’un revers de botte présidentielle, des enseignements pourtant acquis. Tout économiste sait qu’augmenter les droits de douane est contre-productif. Et chacun, dans la sphère financière, sait aussi qu’on ne rogne pas l’indépendance d’une banque centrale sans en payer le prix, pas plus qu’on ne viole ouvertement les lois tant que la Cour suprême veille au grain.

Les leçons militaires du passé méritent, elles aussi, d’être prises au sérieux. Dans l’histoire, éliminer un dirigeant politique a rarement produit l’effet escompté. Au contraire, l’indignation ressoude le peuple et renforce la détermination collective. Une élimination directe peut offrir un succès tactique à court terme ; à long terme, elle débouche surtout sur une impasse stratégique.

Ce type d’agression ne provoque le changement de régime recherché que si le pays est politiquement peu structuré, ce qu’on peut difficilement dire de l’Iran. Le seul objectif réaliste de l’attaque consiste à contraindre l’Iran à des concessions profondes, et ce n’est certainement pas hors de portée. 

… et d’Anthropoid

L’histoire rappelle qu’un ennemi prévisible peut s’avérer plus utile qu’un régime décapité. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Churchill refusa ainsi d’éliminer sa némésis de cette manière et rappela ses tireurs d’élite de Berchtesgaden. Il savait pourtant que le Führer s’y promenait chaque matin, près de son Berghof, presque sans protection : une cible facile. Mais la crainte était qu’un attentat ne rende le peuple allemand plus solide et plus résistant que jamais.

On jugeait en outre plus judicieux, sur le plan stratégique, de le maintenir en place. Le manque de sens militaire du « caporal bohémien », aussi obstiné qu’imprudent, lui faisait accumuler les bévues stratégiques dont les Alliés tiraient profit. Avec des stratèges compétents comme l’amiral Dönitz ou des généraux comme von Manstein ou Rommel à la barre, cet avantage aurait été perdu et la guerre aurait duré (encore) plus longtemps.

S’ajoutait enfin la peur de représailles impitoyables, à l’image des mesures extrêmes infligées à la population civile tchèque après l’attentat de mai 1942 contre Reinhard Heydrich – l’architecte de l’Holocauste et le « Boucher de Prague » – éliminé lors de l’opération Anthropoid.

Le parallèle avec la situation actuelle a de quoi oppresser. C’est précisément dans cette contrainte que réside la tâche de l’investisseur : ne pas réagir à l’illusion du jour, mais reconnaître les changements structurels. Wall Street climbs a wall of worry. Comme dans toute crise, la patience et la constance stratégique restent décisives.

[1] Là où l’IA générique est surtout entraînée à produire des textes, des images ou du code informatique à partir d’instructions générales, l’IA adaptative franchit un cap essentiel. Ce type de système, à l’image de la dernière version de Claude, apprend et s’améliore en continu au fil de son utilisation dans une entreprise. Il ajuste automatiquement sa méthode de travail et ses décisions, en fonction d’informations nouvelles et de circonstances changeantes. Dès lors, il ne se limite plus à une aide passive à l’exécution des tâches : il devient une force active, auto-dirigée, au cœur même des processus de l’entreprise.

[2] Le paradoxe de Jevons doit son nom à l’économiste William Jevons, qui constata, en 1865, que des progrès technologiques augmentant l’efficacité d’une ressource (et la rendant donc moins chère) conduisent paradoxalement à une hausse de la consommation totale plutôt qu’à une baisse. À l’époque, il parlait du charbon. Dans le contexte actuel, cela signifie qu’à mesure que l’IA rend les tâches de base quasi gratuites, la demande pour les données sous-jacentes et les applications complexes augmentera, elle, de manière explosive.