Depuis la tour de guet

24 mars 2026

Je n’ai plus les mots. Une telle cascade de bourdes, économiques, financières et militaires, déborde nos cadres conceptuels habituels. Dans ces moments-là, on finit par se tourner vers des prophètes modernes, capables, par leurs textes, de toucher une autre dimension. Dans les périodes sombres - qui sont malheureusement de plus en plus fréquentes et s’accélèrent - on trouve invariablement un shelter from the storm (abri contre la tempête) auprès de Robert Allen Zimmerman, du Minnesota, plus connu sous le nom de Bob Dylan.

Écrite en 1967 et pourtant intemporelle, « All Along the Watchtower » ressemble au journal amer d’aujourd’hui. À mes yeux, elle a toute sa place au sommet du top 1.000. Dans le dialogue entre le bouffon cynique et le voleur opportuniste, deux hommes qui se sont trop longtemps retranchés derrière l’indifférence, se dessine, avec une gravité quasi biblique, notre désarroi collectif :

« Il doit bien y avoir une issue quelque part », dit le bouffon au voleur. « Il y a trop de confusion, je ne trouve la paix nulle part. » « Ne vous énervez pas », lui répond l’autre. « Il y a trop de gens ici qui pensent que la vie (lire : le bien-être des autres) n’est qu’une plaisanterie. »

Cette issue n’est certainement pas le (nouvel) ultimatum que Trump lance au régime iranien honni. Dans son livre « The Art of the Deal », l’actuel occupant de la Maison-Blanche écrit : « The worst thing you can possibly do in a deal is seem desperate to make it. That makes the other guy smell blood, and then you’re dead. »  (Ou : « La pire chose que vous puissiez faire lors d'une négociation, c'est de donner l'impression d'être prêt à tout pour conclure l'affaire. Ça met l'autre partie sur le pied de guerre, et là, vous êtes fichu. »)

À Téhéran, cet ultimatum de 5 jours est surtout lu comme la confirmation que la stratégie de blocage sélectif du détroit d’Ormuz fonctionne à merveille et qu’elle a réussi, malgré l’appareil militaire supposé tout-puissant, à mettre le président américain échec et mat. Faute d’initiatives diplomatiques, il ne resterait plus qu’une issue : une escalade militaire inédite. Comme Dylan l’avait prédit dans sa dernière phrase : « Deux cavaliers [les États-Unis et Israël ?] approchaient... et le vent se mit à hurler. »

Une escalade militaire obligerait les États-Unis à sortir l’artillerie lourde. Toutes les cibles qui pouvaient être neutralisées de manière « chirurgicale » l’ont déjà été. Une telle dynamique ne produit que des perdants. D’un côté, la population civile iranienne, qui, selon une mauvaise habitude, paie le prix fort de l’entêtement de ses dirigeants. De l’autre, c’est la désorganisation totale de l’économie mondiale qui menace. Si le détroit d’Ormuz se referme hermétiquement, l’onde de choc se fera sentir partout sur la planète, à la pompe comme au supermarché.

Graphique 1 : Évolution des prix du pétrole (en US$)

Évolution des prix du pétrole (en US$)

Sommes-nous pour autant livrés au désespoir ? Évidemment pas. L’idée est la suivante : confrontés à la perspective d’une récession et d’une inflation galopante, les citoyens américains finiront par se retourner contre cette politique et par sanctionner le Parti républicain lors des élections de mi-mandat, plus tard cette année. Mais novembre est encore très loin, et rien ne garantit l’issue de ce scrutin. L’électeur américain est notoirement imprévisible.

Pendant ce temps, les États du Golfe intensifient leurs efforts de médiation, mais leur position reste fragile. Ils n’osent pas intervenir militairement, par crainte de l’extrême vulnérabilité de leurs propres installations pétrolières et gazières.

Affaibli en interne par de précédentes révoltes populaires, l’Iran paraissait être la cible idéale pour Trump. Profitant de l’aversion mondiale à l’égard du régime totalitaire de Téhéran, il espérait redorer son blason de leader mondial grâce à une intervention quick, massive & decisive. Une démonstration de force censée reléguer au second plan sa défaite économique (et juridique) dans les guerres commerciales avec l’Europe, et surtout avec la Chine. Et enfouir, dans le même mouvement, l’indignation suscitée par l’action de la police de l’ICE. Sauf que l’intervention s’est révélée tactiquement précipitée et stratégiquement mal pensée.

Le président américain ressort, lui, une fois encore, la « Madman theory » (théorie du fou) éprouvée, tout en tordant dangereusement la doctrine MAD classique : Mutually Assured Destruction. Il s’agit de mesures qui infligent aux deux camps des dégâts tels qu’aucun esprit raisonnable ne les envisagerait. Un « Madman », lui, le ferait, ou du moins en donnerait l’impression. Or, en endossant ce rôle, Trump a déjà été démasqué plus d’une fois : son bluff a souvent été percé, au point de lui valoir le surnom TACO : Trump Always Chickens Out (Trump se dégonfle toujours).

Détruire l’infrastructure énergétique iranienne ne dissuadera pas Téhéran, non plus. Seule la population civile souffre de ces actions, et elle s’est maintenant habituée à des privations extrêmes. Le régime lui-même s’en moque. Au contraire : il se nourrit du chaos que ces mesures déclenchent.

Si aucune solution diplomatique n’émerge, il ne restera à Trump qu’un choix binaire : une nouvelle retraite humiliante, comme au Vietnam et en Afghanistan, ou une escalade massive, avec l’ensemble de l’arsenal (conventionnel) américain.

Cela peut surprendre, mais les marchés financiers résistent pour l’instant, malgré la menace grandissante qui a déjà déclenché plusieurs vagues de vente à l’impact relativement limité. Bien sûr, les investisseurs voient les nuages d’orage s’amonceler à l’horizon. Depuis leur tour de guet, ils observent la situation avec une inquiétude croissante, mais sans perdre leur sang-froid.

Les conséquences, directes comme indirectes, d’une crise énergétique qui s’installe sont, elles, prises très au sérieux : l’addition d’une instabilité géopolitique en hausse, d’un sursaut d’inflation alimenté par le renchérissement du pétrole, du gaz et de l’alimentation, et d’attentes de croissance revues à la baisse, projette une ombre lourde sur les cours de bourse.

Le scénario dominant reste toutefois le même : peut-être qu’après une brève escalade militaire supplémentaire, et la volatilité inévitable qui l’accompagnera, une solution diplomatique acceptable finira par être trouvée.

On n’en est pas encore à une opportunité d’investissement. Pour cela, il faut d’abord que la fumée de la poudre se soit suffisamment dissipée. En bourse, la patience est la règle numéro 1. Le contexte actuel en offre une démonstration limpide. En attendant, ne vous laissez pas déstabiliser. The darkest hour is right before dawn.