Investisseurs, gardez les yeux sur le ballon !

19 mai 2026

Alors que les sélectionneurs nationaux des pays participant à la Coupe du monde de football dévoilent leurs sélections, j’en profite pour souhaiter bonne chance à nos joueurs – ils en auront bien besoin. En même temps, j’aimerais leur donner un conseil en or.

C’est le conseil que mon ancien entraîneur des jeunes – qui m’avait d’ailleurs écarté de l’équipe pour des raisons tout à fait compréhensibles – ne cessait de crier depuis la ligne de touche :
« Gardez les yeux sur le ballon, les gars ! »

Et ce, à juste titre. Il faut ignorer les feintes de l’adversaire et rester concentré sur l’objet le plus important sur le terrain : cette chose ronde qui doit finir dans les filets de l’autre côté.

Cette sage leçon, qui est d’ailleurs la seule que j’ai tirée de ma brève carrière de footballeur, je l’applique encore aujourd’hui de manière systématique sur les marchés financiers. Cela m’aide à chaque fois à faire abstraction des aléas des développements géopolitiques, des flashs d’information déroutants et des préoccupations du moment. Rester concentré sur ce qui compte vraiment : la croissance des résultats d’exploitation. 

Graphique 1 : Évolution prévue des bénéfices aux États-Unis

Évolution prévue des bénéfices aux États-Unis

(Gearceerd sinds aanval op Iran)

Malgré toute l’incertitude qui règne désormais sur la planète, les marchés boursiers poursuivent aujourd’hui obstinément leur route, sur une trajectoire sinueuse et ascendante, frôlant un précipice dangereux. Ils trouvent pourtant à chaque fois du soutien dans des résultats d’exploitation étonnamment solides. Ces résultats indiquent qu’une tendance très fondamentale se dessine dans la réalité, caractérisée par une productivité et une rentabilité croissantes. Cela s’accompagne d’une amélioration des prévisions de croissance pour les années à venir. Cette tendance se traduit par des hausses sporadiques des cours boursiers.

Avec près des trois quarts des entreprises de l’indice Standard & Poor’s 500 ayant entre-temps déjà publié leurs résultats, il apparaît d’ores et déjà clairement que le premier trimestre 2026 constitue l’une des périodes les plus dynamiques de l’histoire récente. Avec une croissance des bénéfices de 27 % en glissement annuel, seul le quatrième trimestre 2021 a fait mieux ces dernières années (soutenu à l’époque par la réouverture de l’économie après la crise du coronavirus).

C’est d’ailleurs le sixième trimestre consécutif à enregistrer une hausse des bénéfices, les marges bénéficiaires nettes atteignant même un impressionnant 16 %. La grande majorité des entreprises parviennent à dépasser leurs prévisions en matière de bénéfices et de chiffre d’affaires.

La mesure dans laquelle cela se fait varie toutefois considérablement d’un secteur à l’autre, avec des différences importantes entre les sous-secteurs et les entreprises individuelles. Cela témoigne d’une forte concentration de la création de bénéfices, principalement chez les géants de la technologie tels qu’Apple et Alphabet, qui ont une fois de plus réussi à sortir des chiffres impressionnants de leur chapeau. Ils imposent un rythme vertigineux que seule une poignée d’entreprises d’autres secteurs est capable de suivre. La plupart du temps, ces entreprises sont directement ou indirectement liées à la croissance sans précédent des investissements dans les infrastructures d’IA.

Parmi celles-ci, il y a des entreprises qui affichent sans discontinuer des résultats exceptionnels, comme les concepteurs de puces électroniques AMD et Broadcom, les équipementiers et les entreprises de nanotechnologie telles qu’Applied Materials, Lam Research et KLA, ou encore les fournisseurs de solutions de stockage pour centres de données tels que Seagate et Western Digital. Vertiv Holdings, qui fournit le système de refroidissement par liquide nécessaire, en tire également pleinement profit.

Les leaders incontestés du secteur sont actuellement les fabricants de puces mémoire tels que Micron Technology. Mais c’est la Corée du Sud qui réalise les meilleures performances dans cette catégorie. SK Hynix excelle, aux côtés du géant de l’électronique Samsung Electronics, ressuscité comme Lazare. En 2024, Samsung a dû admettre avoir complètement raté le coche, mais il se présente aujourd’hui comme le principal fournisseur de puces mémoire HBM (High Bandwidth Memory), qui font actuellement l’objet d’énormes pénuries.

Ne croyez toutefois pas trop vite que Samsung prévoit d’augmenter considérablement sa capacité sur ce marché très cyclique ; cela nécessite en effet des milliards d’investissements et ne permettra d’atteindre la capacité de production nécessaire que dans quelques années. Entre-temps, la hausse considérable du prix de ces indispensables puces mémoire alimente une augmentation sans précédent des marges dans ce sous-secteur, ce qui se traduit à l’heure actuelle évidemment par des plus-values spectaculaires.

Les produits minceur rapportent gros

Dans d’autres secteurs également, certaines entreprises ont réussi à présenter des résultats étonnamment bons. Même dans le secteur de la santé, qui est à la traîne, Eli Lilly, par exemple, a réussi à afficher des bénéfices colossaux grâce au succès de ses produits minceur. Par ailleurs, la hausse des bénéfices d’entreprises telles que RTX (fabricant des missiles Patriot, entre autres) et GE Aerospace s’inscrit parfaitement dans le scénario d’une escalade des tensions géopolitiques. Les grandes banques américaines ont elles aussi enregistré une croissance significative de leurs bénéfices grâce à la forte augmentation des volumes de transactions, à la reprise des activités de fusion-acquisition et à plusieurs introductions en bourse (IPO) importantes sur les marchés américains.

Lorsque nous examinons de près les résultats des entreprises américaines, les tendances susmentionnées apparaissent très clairement. Le tableau 1 présente les bénéfices déclarés et prévus. Il montre à la fois la génération de bénéfices par secteur et l’ampleur surprenante du dépassement des prévisions. Au total, la surprise de bénéfices moyenne est actuellement de 8,5 %. Détail important : ce tableau a été établi sur la base des résultats publiés jusqu’au 15 mai 2026. Autrement dit, il n’inclut pas encore les chiffres de Nvidia, qui ne seront publiés que le 20 mai.

Tableau 1 : Aperçu des résultats de S&P 500 T1 2026

Aperçu des résultats de S&P 500 T1 2026

Le secteur financier (27 %) et le secteur informatique (24 %) ont été les principaux contributeurs au bénéfice total du premier trimestre 2026. Mais c’est dans les secteurs de l’énergie et des matériaux, qui ont dépassé leurs prévisions de 25 % et 14 % respectivement, que l’on observe les plus fortes surprises de bénéfices. Comme leur pondération dans l’indice S&P 500 est relativement faible (environ 6,5 % au total), la grande majorité de la surprise de bénéfices totale de 8,5 % provient du secteur financier et des entreprises technologiques. Sans Nvidia, ces deux secteurs représentent à eux seuls près de la moitié des bénéfices supplémentaires.

Dans le secteur informatique, la majeure partie (environ les trois quarts) de la surprise de bénéfices est d’ailleurs attribuable aux semi-conducteurs (Broadcom, AMD et Intel) et au hardware (Apple). Le sous-segment des « logiciels système » apporte certes une contribution substantielle, mais il lui est beaucoup plus difficile de traduire ces surprises de bénéfices en gains boursiers. Si des entreprises comme Microsoft enregistrent des bénéfices élevés, leur croissance future pourrait toutefois être freinée par l’apparition d’un code d’IA moins cher et par une baisse du nombre de licences.

Les entreprises de cybersécurité telles que Fortinet, Cloudflare et CrowdStrike se trouvent elles aussi à un tournant décisif. D’une part, le nombre de cyberattaques risque d’augmenter de manière exponentielle en raison des nouvelles avancées en matière d’IA, ce qui stimule la demande. D’autre part, ces mêmes évolutions technologiques pourraient mettre les fournisseurs de logiciels traditionnels sur la touche.

En Europe

Les entreprises américaines continuent sur leur lancée, malgré le chaos qui règne sur la scène politique. Elles font preuve d’une grande flexibilité, d’une forte capacité d’adaptation et d’un dynamisme innovant. La saison des résultats en Europe suit toutefois une tendance tout à fait différente.

Les résultats financiers européens du dernier trimestre sont certes meilleurs que prévu – ou, en d’autres termes, moins mauvais que ce que l’on craignait –, mais un taux de croissance moyen de 10 % (après un trimestre précédent qui a encore affiché une contraction) fait pâle figure face à l’accroissement de 27 % enregistré aux États-Unis. L’écart avec les États-Unis ne cesse de se creuser. Cela s’explique en grande partie par l’absence de grandes entreprises informatiques européennes (à l’exception d’ASML) capables de surfer sur la vague des investissements dans l’IA.

De plus, les contributions positives au niveau des bénéfices européens masquent la faiblesse structurelle sous-jacente du Vieux Continent. La forte croissance des bénéfices dans le secteur de l’énergie reflète notre vulnérabilité en tant qu’importateur net d’énergie. Contrairement aux États-Unis, les pays européens devront non seulement faire face à des prix de l’énergie nettement plus élevés, mais les gouvernements verront aussi leur situation financière se détériorer de manière radicale. Aux États-Unis, ce sont surtout les consommateurs qui sont touchés, mais cette situation peut être en partie compensée par des aides publiques ciblées.

La deuxième contribution importante aux bénéfices en Europe provient du secteur bancaire. Ces bénéfices ne sont toutefois pas liés à des gains de productivité, mais découlent de la « marge d’intérêt » : l’écart important entre les commissions interbancaires perçues par les banques et les intérêts très limités qu’elles accordent sur les dépôts d’épargne. Cet écart risque d’ailleurs de se creuser encore davantage, compte tenu de la réaction attendue de la BCE. La banque centrale devrait encore relever son taux directeur en réponse à la hausse des prix de l’énergie. Cela ne fera bien sûr pas baisser les prix du pétrole – la cause de cette hausse étant en effet entièrement externe et liée au conflit américano-iranien –, et les coûts de financement plus élevés seront directement répercutés sur les consommateurs européens. Cela ne fera qu’attiser l’inflation, ce qui aggravera encore le retard économique de l’Europe. L’Europe ne bénéficie pas de la dynamique de croissance structurelle générée par le secteur informatique et ne dispose que de très peu de moyens pour la compenser.

Enfin, la contribution du secteur de la défense aux bénéfices est bien sûr aussi liée à la faiblesse militaire de l’Europe. Pour y remédier, les gouvernements européens sont contraints de réorienter massivement leurs ressources financières vers les efforts de défense. De ce fait, il ne reste pas assez de capitaux de ce côté-ci de l’océan pour combler le retard fondamental en matière d’infrastructures informatiques et d’innovation.

Un président imprudent

Entre-temps, les tensions géopolitiques ne cessent de s’intensifier. Chaque fois qu’un espoir de résolution du conflit en Iran ou de la guerre commerciale avec la Chine se profile, il est habilement anéanti. Le président américain ne cesse de sous-estimer démesurément la puissance stratégique de ses adversaires, et son imprudence ne fait que de déboucher sur de nouvelles impasses. C’est pourquoi les fortes fluctuations des marchés deviennent monnaie courante, et vous feriez bien de vous y adapter.

En attendant, gardez les yeux sur le ballon. Vous savez désormais où il se trouve et, surtout, où il doit aller.