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Les dirigeants chancèlent, les bourses ne rompent pas
14 avril 2026
Comme si souvent dans l’histoire, il suffit d’un cocktail bien connu pour aller au-devant d’une débâcle : une confiance démesurée, nourrie par une supposée supériorité militaire, et une méconnaissance totale de la cohésion interne de l’adversaire. Plus tôt les gens en prendront conscience, plus tôt ils pourront commencer à réfléchir à une stratégie de sortie afin d’éviter de nouvelles pertes (de face). Plus vite on ouvre les yeux, plus vite on peut envisager une stratégie de sortie, afin d’éviter d’autres pertes… et de sauver ce qui peut l’être en matière d’image. Les chapitres les plus sombres de notre passé regorgent d’exemples. En juin 1941, l’opération Barbarossa[1] est lancée avec ce leitmotiv : il suffirait « d’enfoncer la porte » pour voir s’écrouler le « bâtiment vermoulu » de l’Union soviétique.
Même aveuglement au Vietnam. En envoyant des militaires parfaitement entraînés, dotés d’un armement supérieur, dans la jungle, les États-Unis pensaient plier l’affaire rapidement.
Dans les deux cas, ils se sont heurtés à la dureté d’un adversaire dont la volonté de sacrifice dépassait de loin les normes occidentales.
Avec la population iranienne, ce ressort ne sera pas différent. Davantage même : dans leur matrice culturelle, le martyre est l’idéal suprême. Résultat : une unité qui tient, malgré un régime autoritaire qui, depuis 47 ans, les maintient brutalement sous sa coupe. Si l’objectif était un regime change, le mois écoulé a produit exactement l’inverse : le régime de Téhéran en est sorti renforcé.
Alors que pratiquement tout le monde, à l’exception du noyau dur de sa base, doute parfois ouvertement et le plus souvent en coulisses de la santé mentale du président américain, celui-ci semble néanmoins disposer du sens tactique nécessaire pour préparer une retraite et, ce faisant, limiter les dégâts.
La manœuvre n’a même rien d’insurmontable : si l’on ne définit pas clairement, au départ, les objectifs d’une attaque, il devient plus simple ensuite d’affirmer qu’ils ont été atteints. Encore faut-il produire un document, par exemple un accord sur l’arrêt du programme nucléaire. Sur le front intérieur, cela se vend comme une victoire et offre un argument direct en faveur de la désescalade. Pendant ce temps, le « vainqueur » d’en face peut s’installer plus confortablement que jamais, certain que sa position intérieure est désormais intouchable, et que le rôle et la place de l’Iran vis-à-vis de ses voisins sont devenus véritablement incontournables.
Les médias et les cercles académiques cherchent assidûment les motivations possibles d’une telle faute militaire, économique et politique. Les conséquences économiques, même en cas d’arrêt du conflit dans les prochaines semaines, traîneront encore des mois : la pénurie artificielle créée sur le pétrole et les engrais a déjà imprimé sa marque. Elle se traduit par une inflation et des taux d’intérêt inutilement élevés, et freine la croissance économique de manière irresponsable. Il y a, malgré tout, des leçons à en tirer : L’Europe est une nouvelle fois renvoyée, douloureusement, à sa faiblesse structurelle d’importateur net d’énergie. Les pays arabes, eux, se heurtent à la puissance militaire persistante de leur Némésis. Et la Chine, pendant ce temps, parvient à se positionner en phare de stabilité.
La motivation de l’offensive, elle, reste noyée dans le brouillard. Pour répondre à cette « question du pourquoi », beaucoup pointent du doigt le chef du gouvernement israélien. Mais pour provoquer une attaque contre l’Iran, il a servi les mêmes arguments qu’au temps d’Obama, de Bush et de Biden, où il s’était, à chaque fois, heurté à un refus.
Pourquoi cela a-t-il marché cette fois ? La réponse est simple, et elle se lit dans le nom de code militaire : Epic Fury. Pour qui a un peu de mémoire en matière d’histoire militaire récente, cela fait aussitôt tilt. En 1983, le président Reagan lance en effet l’opération Urgent Fury, visant l’île de Grenade, dans les Caraïbes. Le slogan tient en une idée : un régime pro-cubain aurait pris le pouvoir, ce qui, au-delà de la prise d’otages potentielle d’environ 600 Américains, mettrait en danger la stabilité politique de la région. Quoi qu’il en soit, l’ONU condamne très sévèrement l’invasion militaire américaine.
Ce fut pourtant une victoire éclatante, et pour cause : l’île comptait moins d’habitants qu’une ville moyenne en Flandre. Des langues de vipère, qui ont parfois raison, avancent cependant que Reagan cherchait surtout à regonfler le moral américain et à restaurer le sentiment de supériorité militaire. Celui-ci avait été sérieusement entamé par la retraite chaotique du Vietnam et par le fiasco militaire en Iran, lors de la tentative de libération des otages de l’ambassade américaine à Téhéran, sous ses prédécesseurs Nixon et Carter.
Trump poursuivait-il un objectif comparable ? Le nom de code de l’opération actuelle, Epic Furry, est trop suggestif pour être balayé d’un revers de main : une bouchée facile, pensait-on, puisque le régime iranien, exsangue après des décennies de sanctions économiques, paraissait fragilisé, et que la population semblait prête à faire s’écrouler le château de cartes via une révolte populaire. En somme : rien de plus qu’un coup de marketing raté, destiné à offrir un sérieux coup de boost à la crédibilité vacillante de Trump, et à détourner l’attention des problèmes intérieurs, comme l’action controversée de l’ICE et les dossiers Epstein.
La décision n’a pu être prise que sur la base d’informations profondément trompeuses. L’Iran est un pays remarquablement organisé. Sa population est surtout ulcérée par l’impact des sanctions économiques, mais elle sait, au besoin, se rassembler avec fierté derrière son drapeau. Éliminer ses dirigeants ne fait qu’accélérer ce réflexe, notamment parce que cela tisse un lien direct avec une conviction religieuse où le martyre est central.
À présent, on s’active à trouver une stratégie de sortie pour hâter la retraite américaine. Par un blocus total des ports, on tente de déplacer la pression vers les pays voisins, très dépendants du pétrole qui transite par le détroit d’Ormuz, en espérant qu’ils amèneront Téhéran à un compromis permettant au président américain de sauver la face.
Et le paysan ? Il continua à labourer...
Pendant ce temps, les marchés d’actions défendent plus que crânement leurs positions. Leur trajectoire n’est évidemment pas exempte de volatilité. Par moments, la déception face à tant d’amateurisme politique devient presque trop lourde à porter. Mais, dans l’ensemble, les marchés financiers regardent au-delà du contexte.
Graphique 1 : Évolution depuis le 1er janvier 2025
(en grisé depuis l’attaque contre l’Iran)
Leur attention reste rivée sur la plus grande mutation économique depuis la révolution industrielle. Jusqu’il y a peu, l’intelligence artificielle laissait encore planer un doute sur ses chances réelles de succès. Avec l’introduction de Claude d’Anthropic, une première étape vers des applications d’IA autonomes semble franchie. Le mouvement est plus rapide que prévu, et son impact est profond sur les services, notamment le secteur bancaire, qui voit se profiler à l’horizon une réduction très importante de ses coûts de personnel.
Le revers de la médaille ? La pénurie de puces mémoire risque de freiner la croissance et de renchérir le coût des applications d’IA, ce qui repousse dans le temps l’effet positif sur la rentabilité.
Les marchés tirent cette logique jusqu’au bout, au prix d’une rotation sectorielle spectaculaire : fuite massive hors des applications logicielles, du stockage cloud traditionnel, de la fintech et du conseil et, à l’inverse, une ruée accélérée vers les facilitateurs de l’IA. Dans le camp des perdants, on retrouve Accenture, Capgemini, ServiceNow, Salesforce, Adobe, Workday, Intuit, RELX, Atoss Software, Manhattan Associates et Dropbox. Pour certains, la conclusion est intuitive. Pour d’autres, elle a quelque chose de paradoxal. En effet, une part significative de ces groupes affiche des hausses de chiffre d’affaires exceptionnelles et dépasse largement les attentes en matière de bénéfices, alors même que leur cours raconte l’histoire inverse. Il se pourrait qu’on soit ici face à l’effet Jevons, typique des périodes de grandes ruptures technologiques : les marges se contractent, certes, mais les gains d’efficacité sont tels que produits et services deviennent si bon marché que leur usage explose.
Graphique 2 : Rotation sectorielle dans les secteurs technologiques aux États-Unis
(DDR est le prix des puces mémoire moyennes)
Côté gagnants, la place se fait pour les producteurs de puces mémoire (SK Hynix, Samsung Electronics, Micron), les gestionnaires de data centers et de stockage (Western Digital, Seagate), les systèmes de refroidissement (Vertiv), les constructeurs de machines ultra spécialisés et les « empileurs de puces » (ASML, ASMI, Applied Materials, Lam Research), les acteurs de la nanotech (KLA), les infrastructures énergétiques (Schneider Electric), les réseaux (Arista) et la cybersécurité (Fortinet). Mais même dans ce dernier sous-secteur, une autre tension apparaît : plus d’IA implique davantage de besoins de sécurité, tout en comprimant les marges, car les coûts augmentent pour suivre la complexité croissante. Dans le même temps, les revenus reculent, puisqu’une partie de la cybersécurité nécessaire est désormais prise en charge par des applications d’IA autonomes, nettement moins chères.
En attendant, ne vous laissez pas perturber par le contexte géopolitique chaotique, même si l’évolution actuelle défie toute raison. Tenez fermement le gouvernail et, si la mer devient plus agitée, faites-vous, au besoin, attacher au mât.
[1] Nom de code de l’invasion allemande de l’Union soviétique en 1941. Le haut commandement était convaincu que l’Armée rouge capitulerait en quelques semaines (« Nous n’avons qu’à enfoncer la porte, et tout l’édifice vermoulu s’effondrera »). Il a pourtant sous-estimé la ténacité des citoyens soviétiques, l’étirement jusqu’à la rupture de lignes logistiques devenues intenables, la boue russe de l’automne, puis des hivers d’un froid extrême : autant de facteurs qui ont précipité la chute du Troisième Reich.